“Torba” ou le lien avec la terre nourricière

“Torba” ou le lien avec la terre nourricière

UNE ASSOCIATION ALGÉRIENNE S’INSCRIT DANS LE MOUVEMENT AGROÉCOLOGIQUE
De H.Ameyar du Journal Liberté

Virée à Djnan Bouchaoui, à une quinzaine de kilomètres du centre d’Alger. Une fois le portail ouvert de la petite ferme, le décor est planté : sur la partie gauche, un verger s’impose, bordé de sapins et d’eucalyptus, et à droite, l’espace est réservé à l’expérience agroécologique en Algérie. La “révolution verte” est-elle déjà en marche ?

Sur le côté droit de la ferme, outre le semblant d’enclos hébergeant un cheval blanc, se trouvent le poulailler accueillant poules et pintades, un plan d’eau, refuge de quelques oies et canards, et deux baraques peintes en blanc, ouvrant la voie à deux grandes parcelles de terrain, séparées par un étang. Bien que non abondante, la pluie de la veille a bel et bien laissé ses traces sur la terre, mais sans décourager pour autant les membres de l’association Torba (qui signifie terre fertile), engagés dans “l’agroécologie” : une agriculture, respectueuse de la terre nourricière, de l’environnement en général et de la santé humaine.
Chaussés de bottes en caoutchouc, portant chapeaux de paille, casquettes, foulards ou cheveux au vent, ces derniers, pour la plupart des femmes, résidant à Alger et sa périphérie, sont sur les lieux, depuis 9 heures du matin, pour travailler leurs petits “jardins” où sont plantés divers légumes (salades, choux, choux-fleurs, fèves, petits pois…), et même les “parcelles collectives”, tout en narguant le soleil timide de leurs sourires, de leurs plaisanteries et de leur enthousiasme. Un petit groupe, composé de quatre femmes, s’affaire autour d’un petit terrain entouré de quelques roseaux et encombré, sur le côté gauche, par des couffins remplis d’herbes et de sachets de graines. “C’est un espace commun réservé aux plantes aromatiques”, nous explique Fatma Dahou, une des personnes fondatrices de Torba et membre de la commission permaculture, citant, entre autres, la sauge, le romarin, la lavande, l’origan et la menthe.
Elle précise également que ce travail servira à la “pollinisation, pour ramener les abeilles”. Une pollinisation qui s’avère être un élément clé de la reproduction chez certains végétaux, au service de l’équilibre des écosystèmes. Mais, avant d’enrichir le petit espace de nouvelles racines de plantes et de graines, il faut d’abord arracher les mauvaises herbes. Non loin du groupe, Karim Rahal, principal instigateur du projet Torba et président de l’association, s’occupe du “traitement naturel à base de plantes” des différentes parcelles. Équipé d’un pulvérisateur à dos muni d’un long tube pour vaporiser le produit, cet autre membre fondateur de Torba arrose une parcelle de terre de “purin d’ortie”, connu pour être un engrais anti-parasitaire efficace, très utilisé au jardin biologique. “C’est un insectifuge destiné à éloigner les insectes indésirables. On dit que c’est un produit miracle… Nous sommes en train de l’essayer à notre niveau”, nous confie l’enseignant en agrovétérinaire, en continuant à vaporiser les plantes. Nous le suivons pour le questionner sur le collectif Torba et les objectifs qu’il s’est assignés.
Ainsi, nous apprendrons que l’association algérienne, créée en 2014, a pour slogan : “Cultivons notre santé” et qu’elle rassemble une centaine d’adhérents, venus de divers horizons : des médecins, des vétérinaires, des architectes, des dentistes, des traducteurs et des universitaires, ainsi que des artistes, des chargés de communication, des retraités et une prof de yoga. “Nous sommes 5 000 membres sur la page Facebook”,
signale notre interlocuteur.

Horizon 2017 : plus d’espace d’exploitation
Pour le président de Torba, Djenane Bouchaoui est “une pépinière” dont le but fixé par le collectif est de multiplier ce type d’expérience partout, à travers tout le territoire national, pour permettre “au citoyen algérien, surtout le citadin, de renouer avec la terre et la nature”. L’association, dit-il, “est en train de valoriser” la partie des terres en friche appartenant à Mokhtar Belhadj, un propriétaire figurant parmi les membres fondateurs de cette association. “Nous sommes dans au moins un demi-hectare, disons 2 000 m2. Nous avons en moyenne 50 m2 par famille, mais ça va de 20 à 200 m2. Notre projet pour l’année 2017, c’est d’aller à 5 000 m2”, annonce M. Rahal, en déplorant plus loin “le problème de disponibilité des membres”.
Selon lui, ceux qui “réussissent” dans le jardinage sont ceux qui travaillent régulièrement leur parcelle de terrain, “au moins deux fois par semaine”. Le responsable associatif nous apprend aussi que des formations sont dispensées tous les deux mois pour une meilleure connaissance de “la permaculture” et de “l’agriculture urbaine”. Saisissant une fourche-bêche, Karim Rahal retourne la terre et déterre quelques pommes de terre. “Nous sommes des jardiniers en herbe, nous apprenons à quitter le béton et à renouer avec la nature et le développement des plantes”, dit-il, en reprenant son chemin vers une autre parcelle, richement chargée d’oignons, d’artichauts et de salade verte, en fait “des légumes sans insecticide ni engrais chimique”.
Mais, l’association se préoccupe-t-elle de la question de la sécurité alimentaire ? “Bien sûr”, nous répond son président, en nous annonçant la sortie prochaine d’un ouvrage aux éditions Arak, racontant l’expérience agroécologique de Torba, la première du genre en Algérie, et les enjeux alimentaires. Karim Rahal nous quitte et se dirige vers un second lot de parcelles de terrain, de l’autre côté de l’étang, laissant derrière lui les nouveaux arrivants, regroupés par petits groupes autour des “jardins”. Des rires fusent d’un groupe. “Notre trio est d’enfer, parce qu’il aime manger”, se réjouit une des dames, en échangeant des recettes de cuisine avec ses compagnes. À quelques mètres de là, s’affaire Mouni, la doyenne, les pieds empêtrés dans la boue. Cette femme de 75 ans, amatrice de spéléologie, est grand-mère dix fois.
Elle nous apprendra par la suite qu’elle a été formatrice à l’IEP et qu’elle a intégré l’association, il y a une année, par “amour de la terre”. “J’y gagne beaucoup sur le plan relationnel et sur le plan de la santé”, nous livre-t-elle, en nous montrant fièrement le fruit de son labeur : des fèves, des pommes de terre, de la salade, des oignons, du céleri, de l’ail et de la mâche. Comme certains membres des commissions permaculture, poulailler et semences de Torba, Mouni vient travailler la parcelle de terrain qu’elle partage avec Saliha, professeur de yoga, “tous les après-midi de la semaine”, le vendredi étant consacré surtout aux retrouvailles et au couffin hebdomadaire. La doyenne, tout comme les autres adhérents rencontrés, s’estime heureuse de manger bio et d’avoir appris à consommer “un tas de plantes comestibles”.

Travail de récupération, compostage, couffin hebdomadaire…
À la petite ferme de Bouchaoui, les anciens membres apprennent aux nouveaux le travail de la terre. Il arrive que certains, notamment ceux de la commission enfance, ramènent avec eux leurs enfants ou leurs amis. C’est d’ailleurs le cas de cette jeune informaticienne, venue pour la première fois sur les lieux. Cette dernière est ravie de “découvrir des personnes cultivant des légumes en plein Alger”. “Le jardinage est une vraie thérapie. Je suis séduite, vraiment séduite, et je compte bien adhérer à l’association”, nous confie-t-elle.
À Djenane Bouchaoui, l’association fait “dans la récupération”, transformant notamment des bouteilles d’eau en plastique en “mini serres” ou des gobelets en plastique en mini pots de fleurs. Ici, rien ne se jette à la poubelle, mais tout est recyclable. Même les épluchures de légumes et de fruits, ainsi que les restes de repas servent à nourrir les poules ou sont convertis en compost, clé de voûte de la fertilité du sol.
Vers midi, un des deux ouvriers agricoles de Mokhtar Belhadj vient vendre sa “guernina bio” (pissenlit) aux membres de l’association. L’orange et le citron, ramenés de chez un agriculteur bio de la région, sont également écoulés. C’est aussi l’heure de la distribution du couffin conventionné avec le producteur de Bouinan, établi sur les hauteurs de Chréa. Mais, pour récupérer leurs marchandises, les adhérents doivent se déplacer à Ouled Fayet, jusqu’à la clinique vétérinaire El-Fayet Club, dont le propriétaire est l’un des fondateurs de Torba. Saliha se propose de nous accompagner. Sur place, nous faisons la connaissance de Khaled, un vétérinaire, chargé de la commission Terroir de l’association.
Grâce à sa profession qui lui a permis de “côtoyer le monde rural”, ce membre fondateur de Torba n’a pas de problème pour se rapprocher des agriculteurs et artisans, notamment de la région de Médéa, ni de faire la promotion des produits du terroir : lait et petit-lait de chèvre et de vache, beurre, miel, vinaigre (de cidre, de datte ou de raisin), bourghol (blé dur précuit et concassé), pain traditionnel… Rencontre également avec la responsable de la commission Amap (maintien de l’agriculture paysanne), Fadhila, qui est psychologue orthopédique.
Cette dernière a pour mission de gérer, à la fois, “la distribution du couffin et la relation avec le producteur de Bouinan”. Malheureusement, le “manque d’eau en montagne”, à Bouinan, a lourdement pesé sur le contenu du couffin qui ne renferme, cette fois, que quelques bottes d’épinards, des oignons, du persil et de la coriandre. D’après Fadhila, la commission est à la recherche d’agriculteurs bio “pour ouvrir d’autres Amap à la périphérie d’Alger” au service des membres de Torba et des particuliers.
Retour à la ferme de Bouchaoui, vers 14h, pour assister au fameux “pique-nique” hebdomadaire des membres des différentes commissions de l’association. Une très belle expérience de partage et de convivialité !

http://www.liberte-algerie.com/reportages/torba-ou-le-lien-avec-la-terre-nourriciere-242153

 

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